


de Edward Bond, mise en scène Eric Salama
C'est parce que les Grecs étaient si ignorants qu'il leur était possible de confondre science et morale, de ne pas être démocratique et de se soumettre au destin - et malgré tout cela de créer un art sublime et de recréer leur humanité. Mais si nous manifestons la même confusion, nous causerons notre propre perte : nous savons trop de choses.
Edward Bond, Commentaires sur les Pièces de guerre
Première de la trilogie des Pièces de guerre d’Edward Bond, Rouge noir et ignorant nous met face à l’avenir, celui vers lequel on craint de s’avancer. Voici la vie avant le désastre, avant l’irréversible. La vie telle qu’on refuse de l’imaginer.
Bond décrit une société qui tremble de peur : la sécurité y est si puissante que la population entière en est devenue suspecte, si bien que l’armée détruit la société qu’elle prétend protéger. Quand la peur fait la loi, les citoyens sont mis face à des choix qui n’ont plus rien de cornélien : ce sont des choix inhumains, à se taper la tête contre les murs.
Un soldat est sommé d’abattre un civil dans une rue, sa rue. D’un côté, son père et sa mère ; en face, les voisins, un couple âgé. Comment prendre position et assumer son choix ? Déni, pragmatisme, utopies révolutionnaires : Bond déploie la panoplie des réactions humaines face à un paradoxe insoluble. Dans l’urgence, faut-il accepter le monde tel qu’il est ou le refuser ?
Aucune position n’est bonne à prendre, aucune ne sauve ni la face ni la vie sur le court et le long terme, et c’est là la nouveauté de cette violence : il est impossible de s’en sortir indemne, le paradoxe reste invaincu.
Ecrite avec une grande rigueur formelle, cette pièce est un jeu de construction, un chef-d’oeuvre horloger. Tout se joue dans la précision, au plus serré de la conscience des protagonistes. La logique des uns et des autres est déployée à son cruel aboutissement, là où la réalité vire au film d’horreur, en pleine science-fiction. Et lorsque, pour survivre à la folie et à l’oppression, les personnages s’accrochent aux petites activités rassurantes du quotidien, on pleure de rire.
Eric Salama se saisit de cette écriture et la prend au mot. Avec un banc et trois comédiens, il la pousse à ses extrémités pour en extraire un ludique grotesque, monstrueux et saisissant. Une radiographie vigoureuse de notre mode de vie et de nos états intérieurs, éthiques et moraux.
Autrement dit : pouvons-nous savoir que notre société démocratique porte en elle son autodestruction et que le pacifisme, l’écologie, la diplomatie et les traités de désarmement n’y feront rien ? Oui, pouvons-nous le savoir sans en perdre la tête ?
Dramaturge prolifique, dont les premières pièces datent des années 1960, le Britannique Edward Bond incarne la figure de l’auteur aux prises avec l’urgence des questions politiques de son temps, qui persiste à embrasser le marasme contemporain sous l’angle de la totalisation et de la globalité. Il a fait du paradoxe la figure privilégiée de son travail théâtral. Et son oeuvre met en avant l’articulation d’une parole poétique et d’un discours sur le monde. David Lescot
production
Compagnie 94 et Théâtre Saint-Gervais Genève
L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté. Traduction Michel Vittoz.
représentations à 20h30 sauf le jeudi 26 novembre à 15h, le jeudi 3 novembre à 19h
et le dimanche à 18h
jeudi 3 novembre à l’issue de la représentation
rencontre avec Eric Salama et l’équipe du spectacle
Ce spectacle est présenté dans le cadre des Journées de Théâtre Contemporain
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Faire ce qui est bien ? – ça rend autant service
qu’un manteau à un crevé de cadavre. Dans l’orage,
l’espace entre les gouttes de pluie n’empêche pas que
l’on soit mouillé.
Edward Bond

Texte
Edward Bond
Mise en scène
Eric Salama
Décors
Gianni Ceriani
Costumes
Barbara Thonney
Lumières
Nadan Rojnic
Avec
Elodie Bordas
Freddo l’Espagnol
Thibaud Saâdi