Il faut jouer un rôle pour être connu et reconnu. C'est sur cet axiome implacable que J.S. Sinisterra a échafaudé une virtuose tragi-comédie dont les échos existentiels et citoyens sont d'une piquante actualité : les figurants d'un spectacle de répertoire se rebellent et cherchent à quitter leur condition d'éternels faire-valoir pour devenir protagonistes de leur histoire.

A peine le rideau levé, les voilà sous les feux d'une rampe qui ne leur pardonne rien. Car pour jouer son propre rôle, encore faudrait-il être l'auteur de ses propres paroles et les figurants vont se heurter de front à la machinerie théâtrale : s'ils peuvent prendre le plateau de force, monter sur scène comme on monte aux barricades, cesseront-ils pour autant d'être les jouets de l'auteur tout-puissant? Laissée à eux-mêmes devant un public stoïque, chacune de leur tentative sera à la fois une folle quête de plaisir, une irrésistible prise de tête et une pantomime burlesque.

texte français Geneviève Lachery Théron
(éd. Presses Universitaires du Mirail)


mise en scène Jean-Paul Wenzel


avec Felipe Castro
François Florey
David Gobet
Philippe Houriet
Hélène Hudovernik
Doris Ittig
Yves Jenny
Anne-Loyse Joye
David Marchetto
Claude Thébert


décors et lumières Aldo Mugnier


costumes Cissou Winling


son

Andres Garcia (www.andresgarcia.ch)



coproduction Théâtre Saint-Gervais Genève,
Compagnie Dorénavant,
Compagnie Intermèdes


Peut-on chercher une expression individuelle ensemble? Comment être soi tout en menant une action collective et solidaire? Du théâtre à la vie en passant par l'Histoire, il n'y a parfois qu'un pas: « ... La prise de la Bastille ne fut que l'apéritif, et le Palais d'Hiver, c'était des amuse-gueules! »

Sinisterra, qui connaît son Lorca et son Pirandello par coeur, prend la scène à témoin du vertige et des passions qui saisissent les protagonistes d'une révolution dont ils sont les acteurs sincèrement empêtrés. Le théâtre retrouve ainsi son rôle originel : favoriser l'expression des mouvements contradictoires de la société et faire surgir ce moment de grâce où les forces individuelles s'éprouvent également en tant que forces collectives.

Le collectif de jeunes acteurs Intermèdes s'est reconnu dans cette insoluble contradiction entre l'agir-collectivement et l'être-individuellement. Ainsi que dans la valse d'hésitations, des pas-en-avant qui sont des pas-en-arrière — à moins que ce ne soient des pas-sur-le-côté ? — et autres dérobades digressives qui temporisent l'énigme de toute anticipation: oui, agir. Mais que faire? Et comment? Se saisissant de la proposition de Sinisterra, ils plongent dans la mise en abîme des Figurants qu'ils enrichissent en l'articulant avec leur propre présence sur une scène de théâtre... Nous sommes tous des figurants?

Ce jeu de pistes entre acteurs, personnages et spectateurs peut se lire aussi comme une allégorie joyeuse et pertinente sur les obstacles rencontrés par l'altermondialisme et les mouvements de libération.

José Sanchis Sinisterra, lauréat du Prix national du Théâtre d'Espagne, est considéré comme une figure phare du théâtre hispanique. Sa pièce Ay Carmela ! est l'un des plus grands succès de ces dernières années. Son oeuvre imposante, traduite et jouée dans de nombreuses langues, participe à la fois de la tradition du réalisme fantastisque espagnol et de la lignée littéraire de Kafka.

Jean-Paul Wenzel est auteur, metteur en scène et comédien. Directeur de 1985 à 2003 du Centre Dramatique National de Montluçon avec Olivier Perrier, il dirige depuis 2003 la compagnie Dorénavant avec Arlette Namiand. Son intérêt le conduit résolument vers les écritures contemporaines. Le public genevois se souvient de ses mises en scène de Howard Barker Les possibilités, avec le même collectif d'acteurs alors étudiants à l'Ecole supérieure d'art dramatique, et L'amour d'un brave type.

soutiens Swissloto, la Loterie Romande, Fonds Mécénat SIG, Fondation Ernst Göhner, Pictet & Cie, Département de la Culture de la Ville de Genève, Fonds d'encouragement à l'emploi : Actions Intermittents, Fondation Pro Helvetia, Département de l'instruction publique du Canton de Genève
représentations à 20h30, sauf les jeudis à 19h00 et les dimanches à 18h00.

(relâche les lundis 14 et 21 janvier)

plein tarif : Frs 26.- / retraité, chômeur, AI : Frs 14.-
étudiant : Frs 12.-




Pour la libération des grands classiques
du 15 avril au 3 mai 2008

José Sanchis Sinisterra, extraits de l’entretien accordé à Juan A. Rios Carratala,
le 11 novembre 2005, suite à son Prix National de Littérature Dramatique.

Je viens d’une famille scientifique. De fait, je suis la brebis noire d’une famille de scientifiques, mais j’ai conservé la vocation d’appliquer au territoire si ambigu et mystérieux de l’art certains des paramètres de la pensée scientifique. J’ai exploré la physique quantique, la théorie du chaos, la théorie générale des systèmes... ce sont des aventures intellectuelles desquelles j’ai tiré peu de profit parce que mes capacités dans ces domaines sont limitées. Mais, tout au moins, elles ont nourri mon souci de systématiser les concepts et les modalités dramaturgiques.

A titre d’exemple, si on parle du dialogue, la majorité de ceux qui s’écrivent se basent sur une structure très simple : A interpelle B, B interpelle A. c’est l’échange conversationnel que nous utilisons plus ou moins dans la vie quotidienne. Mais si l’on commence à investiguer et qu’on y applique les théories que je viens d’indiquer, on découvrira qu’il n’existe pas qu’une seule classe de dialogues, mais de nombreuses. On rencontre, par exemple, des dialogues dans lesquels je te parle à toi, mais pour une raison mystérieuse, tu ne me réponds pas, mais tu t’adresses à un tiers. Quand tu commences à jouer avec des variables logiques, tu te retrouves avec 18 types de dialogues différents, dont la plupart n’ont pas encore été utilisés.

Je tâche d’ouvrir l’écriture à de la pluralité, variété, diversité, de sorte que l’auteur se trouve devant un champ infini, qui donne parfois le vertige, afin d’explorer des aspects de la réalité humaine avec des formes théâtrales plus complexes que celles utilisées habituellement.

Mon intérêt pour la physique quantique vient, en dehors de ma curiosité intellectuelle, de mon désir de résoudre des problèmes dramaturgiques. Nous avons l’habitude d’organiser l’espace et le temps dramaturgiques selon un mode très newtonien, mais nous savons par la physique quantique que la réalité est beaucoup plus complexe. J’ai commencé à explorer ce domaine précisément pour enrichir, complexifier l’usage du temps et de l’espace dramaturgique. Il faut se rappeler que rien de ce qui est humain n’est étranger au théâtre.

Je m’intéresse davantage aux perdants, aux marginaux, aux figurants qu’aux protagonistes ou vainqueurs. C’est une question de sympathie personnelle. Mais aussi, parce que je crois que les autres ont déjà des possibilités de se faire connaître et de briller dans les médias et dans l’Histoire plus ou moins officielle.

J’aime écouter la voix ou donner voix aux ignorés, aux perdants ça, ça pourrait être une constante de mon écriture. Avec l’humour. Pour moi, l’humour est une façon de considérer la réalité, de la transmettre et de la désacraliser. Et ceci, évidemment, touche aussi les personnages qui peuvent sembler dramatiques parce qu’ils sont des perdants ou pathétiques parce qu’ils sont marginaux. Je ne crois pas qu’il faille être paternaliste et tolérant jusqu’à les sacraliser. Ce qui m’intéresse, c’est de les lancer dans le monde de la scène avec leur ridicule, que nous, humains, partageons tous. Je pense que la tendance à l’emphase, à la sacralisation, à l’idéalisation est dangereuse.


Etape 3 : pénates tchékhoviennes,
jeudi 31 janvier 08